Mort d'Émile Zola

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La mort d'Émile Zola est survenue dans la nuit du 28 au 29 septembre 1902, causée par une asphyxie, issue d'émanations toxiques produites par sa cheminée. Immédiatement expliquée comme un accident, sa mort n'a cessé de soulever questions et controverses.


Sommaire

[modifier] Circonstances de la mort

Émile Zola sur son lit de mort au lendemain de son décès.
Émile Zola sur son lit de mort au lendemain de son décès.
Tombe de Zola au cimetière de Montmartre, où le romancier fut enterré jusqu'en 1908.
Tombe de Zola au cimetière de Montmartre, où le romancier fut enterré jusqu'en 1908.

Le dernier été d'Émile Zola dans sa maison de Médan fut calme et paisible. Sans les amis habituellement invités, occupés à d'autres tâches, les Zola ont eu six semaines de solitude, à propos desquelles le romancier écrit : « ... et cela ne m'est pas désagréable, je passe de délicieuses après-midi dans mon jardin, à regarder tout vivre autour de moi. Avec l'âge, je sens tout s'en aller et j'aime tout plus passionnément[1]. »

Le 29 septembre 1902, de retour de Médan à son adresse parisienne, rue de Bruxelles, Émile Zola et son épouse Alexandrine sont intoxiqués dans la nuit, par la combustion lente et résiduelle d'un feu couvert, produit par la cheminée de leur chambre à coucher[2]. Une flambée, faite avec de petits boulets de charbon, avait été prévue pour réchauffer la chambre à coucher pour la soirée, du fait du rafraîchissement des températures de ce début d'automne. Comme la cheminée présentait un problème de semi obstruction, ayant enfumé la pièce, le valet de chambre, Jules Delahalle, avait laissé le feu s'éteindre dans l'après-midi et refermé la trappe de la cheminée[3]. Dans la nuit, Alexandrine, incommodée par les émanations toxiques, parvient à s'extraire de la chambre un moment, puis revient. Elle a dit avoir proposé à l'écrivain de réveiller les domestiques, mais Zola, qui semble avoir cru à une intoxication d'ordre alimentaire, lui demande de ne pas le faire, pour ne pas les déranger pour rien. « Demain, nous serons guéris[4]. » lui dit-il en guise d'ultimes paroles. Alexandrine se rappelle l'avoir vu, affaissé sur une chaise, puis plus rien.

Après avoir enfoncé la porte de la chambre du couple, les secours trouvent Zola inanimé, encore tiède, étendu sur le plancher de la chambre à coucher. Les médecins tentent de le ranimer par respiration artificielle et traction de la langue, mais il est trop tard. Il aurait ainsi absorbé une plus forte dose de « gaz carbonique et d'acide carbonique »[5], que son épouse, ce gaz étant plus lourd que l'air, stagnant au ras du sol. Émile Zola décède officiellement à 10 h 00 du matin. En revanche, son épouse survit, dirigée vers une clinique.

[modifier] Réactions à la disparition d'Émile Zola

Le retentissement de la mort d'Émile Zola est immense. Tout d'abord chez les proches, qui se précipitent au domicile pour comprendre devant ce malheur si subit. Fernand Desmoulin, Fasquelle, Charpentier, Maurice Le Blond, Octave Mirbeau, Théodore Duret, ainsi qu'Alfred Dreyfus et Georges Picquart viennent rendre un dernier hommage à l'écrivain.

La presse se fait l'écho de l'émotion qui gagne la population entière en rendant un hommage quasi unanime à l'auteur de J'Accuse...!. L'Aurore, journal dans lequel paraît au même moment le nouveau roman de Zola en feuilleton, Vérité, arbore un liseré noir en signe de deuil. Le Figaro, en première page[6], affirme la fin des grands auteurs après les disparitions de Gustave Flaubert et d'Alphonse Daudet.

La presse nationaliste et antisémite exulte. La Libre Parole, journal antisémite de Drumont, titre : Un fait divers naturaliste : Zola asphyxié. Le journal La Croix publie un article insidieux qui laisse entendre que Zola s'est peut-être suicidé[7].

L'émotion gagne l'étranger La presse étrangère, russe, germanique, britannique, américaine, se fait largement l'écho du drame et célèbre l'écrivain français disparu. De nombreuses cérémonies ont lieu en mémoire du romancier. L'hommage international est unanime.

[modifier] Les obsèques

Les obsèques sont retardées du fait de l'hospitalisation d'Alexandrine Zola, et on décide d'embaumer le corps du défunt afin de le préserver. Alfred Dreyfus accourt immédiatement au domicile de Zola dès l'annonce de la mort de l'écrivain, bouleversé. Alexandrine, lui demande de ne pas assister aux obsèques, mais revient sur sa décision, alors que Dreyfus intervient de manière décisive afin qu'Anatole France dise une oraison funèbre[8]. Au cours des obsèques au cimetière de Montmartre, une délégation de mineurs du Nord défile devant la tombe en scandant « Germinal ».

Anatole France, qui avait insisté pour évoquer toutes les facettes de l'écrivain, y compris ses combats pour la justice, lit sa célèbre péroraison à l'auteur de J'accuse...! :

Portrait d'Anatole France, ami de l'écrivain, lisant son oraison funèbre à Émile Zola.
Portrait d'Anatole France, ami de l'écrivain, lisant son oraison funèbre à Émile Zola.

« Devant rappeler la lutte entreprise par Zola pour la justice et la vérité, m'est-il possible de garder le silence sur ces hommes acharnés à la ruine d'un innocent et qui, se sentant perdus s'il était sauvé, l'accablaient avec l'audace désespérée de la peur ?
Comment les écarter de votre vue, alors que je dois vous montrer Zola se dressant, faible et désarmé devant eux ?
Puis-je taire leurs mensonges ? Ce serait taire sa droiture héroïque.
Puis-je taire leurs crimes ? Ce serait taire sa vertu.
Puis-je taire les outrages et les calomnies dont ils l'ont poursuivi ? Ce serait taire sa récompense et ses honneurs.
Puis-je taire leur honte ? Ce serait taire sa gloire.
Non, je parlerai.
Envions-le : il a honoré sa patrie et le monde par une œuvre immense et un grand acte.
Envions-le, sa destinée et son cœur lui firent le sort le plus grand.
Il fut un moment de la conscience humaine. »

[modifier] L'enquête sur la mort d'Émile Zola

Dès le 29 septembre 1902, jour de la mort d'Émile Zola, une instruction est ouverte par le juge Joseph Bourrouillou[9], avec la nomination d'un groupe d'experts[10], outre le Dr Charles Vibert qui effectue l'autopsie de l'écrivain[11]. L'enquête semble avoir été menée dans un contexte où à la fois la famille, et les autorités, ont cherché clore au plus tôt les recherches afin éviter toute polémique. Ainsi dès les rapports initiaux, le commissaire Cornette parle d'un accident, avant même le début de l'enquête[12].

L'autopsie, effectuée le 30 septembre, conclut à « une asphyxie par le gaz oxyde de carbone, ainsi que le prouve l'analyse spectroscopique du sang de l'écrivain[13]. » Les autres hypothèses évoquées dès le 29 septembre, suicide du romancier[14] ou intoxication alimentaire, sont donc totalement écartées. Des expériences sont réalisées par les experts dans la chambre de Zola, dans le but de reproduire les conditions physico-chimiques ayant provoqué le décès du romancier, mais sans résultat. Les cobayes laissés dans la chambre les 8 et 12 octobre sont retrouvés encore vivants (sauf deux oiseaux) le lendemain matin. Les experts notent qu'un feu avait été allumé en juin, sans que des problèmes ne soient survenus, du fait de l'obstruction éventuelle du conduit de la cheminée.

Par conséquent, la cheminée se serait bouchée pendant l'été[15]. Ainsi, malgré un certain nombre de contradictions, le juge Bourrouillou valide la thèse de l'accident le 13 janvier 1903[16].

[modifier] La controverse sur la mort d'Émile Zola

Le caractère subit et inattendu de la disparition d'Émile Zola avait ouvert la voie à des explications plus ou moins farfelues. Les milieux anti-dreyfusards et nationalistes ont rapidement propagé la légende du suicide. Bien que très peu exprimée sur le moment, la possibilité que le décès de Zola soit intentionnelle était dans tous les esprits. Les menaces constantes, au travers de courriers anonymes, et les attaques dont le romancier était l'objet dans la presse, on fait immédiatement penser à l'assassinat. Mais l'aspect catégorique des conclusions de l'enquête, basée sur des faits scientifiques, ont rapidement éteint les interrogations. De sorte que même si des rumeurs sortaient de temps à autre, l'explication officielle, l'accident, a été maintenue pendant cinquante ans.

[modifier] L'affaire Hacquin

En 1953, à l'occasion du cinquantenaire de la disparition de l'écrivain, le journal Libération fait paraître une série d'articles titrés : Zola a-t-il été assassiné ?[17]. Jean Bedel y révèle les déclarations de Pierre Hacquin, qui affirme avoir connu le responsable de l'assassinat d'Émile Zola, lequel lui a fait des confidences. L'homme en question, Henri Buronfosse (1874-1928), était fumiste, c'est à dire ramoneur, et aurait bouché le conduit de cheminée de l'écrivain la veille de sa mort. Dès le lendemain matin, il aurait réalisé l'opération inverse sans avoir été aperçu. Les deux hommes, Hacquin et Buronfosse, s'étaient connus dans le cadre d'actions militantes nationalistes. Buronfosse avait été cadre de la Ligue des Patriotes, mouvement fondé par Paul Déroulède, tout à fait dans la mouvance ayant condamné l'engagement d'Émile Zola dans l'affaire Dreyfus[18]. Mais la thèse se heurte à plusieurs difficultés, la première étant que le témoignage relaté est indirect et invérifiable, et d'autre part qu'il suppose une complicité avec le domestique des Zola, Jules Delahalle. Ce dernier ne pouvant être suspecté devant l'attachement qu'il n'a cessé de porter à l'écrivain[19] .

[modifier] Zola au Panthéon

Arrestation du journaliste Grégori, qui vient de tirer sur Alfred Dreyfus au Panthéon
Arrestation du journaliste Grégori, qui vient de tirer sur Alfred Dreyfus au Panthéon
Dessin sur la une de L'Assiette au Beurre du 30 mai 1908.
Dessin sur la une de L'Assiette au Beurre du 30 mai 1908.

Les cendres de Zola ont été transférées au Panthéon de Paris le 4 juin 1908, après une bataille politique homérique[20]. Le contexte lié à l'affaire Dreyfus est encore extrêmement passionnel, et il faut un coup de force de Jaurès pour emporter la décision au Parlement[21]. Un grave incident se produit tout à la fin de la cérémonie au Panthéon, puisqu'un journaliste[22] anti-dreyfusard, Louis Grégori, ouvre le feu sur Alfred Dreyfus avec un révolver. Il ne le blesse que légèrement au bras[23].

Aujourd’hui, Émile Zola est considéré comme la figure phare du naturalisme, et comme l’un des plus grands écrivains français de tous les temps. Depuis 1985, sa maison de Médan (Yvelines) est devenue un musée. Tous les premiers dimanche d’octobre, un pèlerinage est organisé par la Société littéraire des amis d’Émile Zola.

[modifier] Bibliographie

  • Henri Mitterand, Biographie d'Émile Zola, L'Honneur 1893-1902, Fayard, 1999-2001-2002
  • Colette Becker, Gina Gourdin-Servenière, Véronique Lavielle, Dictionnaire d'Émile Zola, Robert Laffont - Coll Bouquins, 1993 (ISBN 2-221-07612-5)
  • Alain Pagès, Émile Zola - de J'accuse au Panthéon, Editions Lucien Souny, 2008 (ISBN 2-84886-183-8)
  • Michèle Sacquin et al, Zola, Bibliothèque nationale de France - Fayard, 2002 (ISBN 2-213-61354-0)
  • Michel Drouin, Zola au Panthéon - la quatrième affaire Dreyfus, Perrin, 2008 (ISBN 978-2-262-02578-6)

[modifier] Notes et références

  1. À Alfred Bruneau in H. Mitterand, Biographie d'Émile Zola Vol 1, L'Honneur, p. 785.
  2. H. Mitterand, Biographie d'Émile Zola Vol 3, L'honneur, pp. 795 et s.
  3. Ibid p. 795. A-t-elle été relevée juste avant le coucher des époux comme le signale le Dr Vibert, repris in Alain Pagès, Émile Zola - De J'accuse au Panthéon, Editions Alain Souny, pp. 254-255 ?
  4. Alain Pagès, Émile Zola - De J'accuse au Panthéon, Editions Alain Souny, p. 255
  5. Rapport sur le décès d'Émile Zola, par expert chimiste auprès de la Préfecture de police de Paris
  6. v. l'article du Figaro du 30 septembre 1902
  7. La Croix du 29 septembre 1902
  8. H. Mitterand, Biographie d'Émile Zola Vol 3, L'honneur, p. 803.
  9. Juge d'instruction du Tribunal de première instance de la Seine
  10. Deux spécialistes en toxicologie, Charles Girard, directeur du Laboratoire municipal et Jules Ogier, chef du Laboratoire de toxicologie, ainsi que deux architectes, Henry Brunel, architecte en chef de la Préfecture de police, et Georges Debrie, architecte de la ville de Paris
  11. Alain Pagès, Émile Zola - De J'accuse au Panthéon, Editions Alain Souny, p. 263
  12. H. Mitterand, Biographie d'Émile Zola Vol 3, L'honneur, p. 798
  13. Extrait du rapport d'autopsie du Dr Vibert
  14. Thèse reprise par l'ensemble de la presse nationaliste : L'Intransigeant, La Croix, Le Gaulois, La Patrie.
  15. D'après Alain Pagès, ce fait est inexpliqué. Alain Pagès, Émile Zola - De J'accuse au Panthéon, Editions Alain Souny, p. 265
  16. H. Mitterand, Biographie d'Émile Zola Vol 3, L'honneur, p. 801
  17. Libération du 29 septembre au 7 octobre 1953
  18. Alain Pagès, Émile Zola - De J'accuse au Panthéon, Editions Alain Souny, p. 272
  19. Alain Pagès, Émile Zola - De J'accuse au Panthéon, Editions Alain Souny, p. 275
  20. Voir les détails de la cérémonie sur la page Panthéon de Paris. Le 13 janvier 1998, une cérémonie a eu lieu au Panthéon de Paris, présidée par le ministre de la Justice, Élisabeth Guigou, pour le centenaire de la parution dans L’Aurore de la lettre ouverte au président de la République, J’accuse. Deux discours ont été prononcés, par le Premier ministre, (discours consultable sur Wikisource) et par le premier président honoraire de la Cour de Cassation, Pierre Drai, sur le thème du rôle de la Cour de cassation dans le dénouement de l’affaire Dreyfus.Émile Zola a été choisi comme nom de baptême par la promotion 2008-2010 de l’École nationale d'administration
  21. Voir la discussion à la Chambre des députés du 19 mars 1908
  22. Spécialiste des questions militaires au journal Le Gaulois
  23. L'homme est inexplicablement acquitté par la Cour d'assises, livrant une nouvelle iniquité à l'affaire Dreyfus.